Le rugby serait-il notre meilleur médicament pour notre santé mentale ?
Un sport où des adultes consentants se percutent avec violence. Étrange candidat au titre de meilleur remède.
Soyons sérieux, le rugby reste un sport brutal dans lequel des adultes consentants se percutent avec violence, se plaquent avec fracas, se relèvent en grimaçant à peine, puis recommencent sous les applaudissements. À première vue, on a connu remède plus apaisant. Entre une tisane, une séance de sophrologie et une mêlée à cinq mètres, le choix coule de source.
Mais au-delà des apparences guerrières, dans la France d’aujourd’hui, le rugby donne à beaucoup de gens une sensation inattendue : celle d’un sport qui fait du bien. Non, bien sûr, pas au sens médical. Le rugby ne soigne ni la dépression, ni l’anxiété, ni le burn-out. Il ne remplace ni un médecin, ni un psychologue, ni votre repos bien mérité. Et votre abonnement au Top 14 ne sera pas remboursé par votre mutuelle. Mais le rugby offre autre chose : une respiration collective, un rappel précieux de ce qui manque à notre époque.
Commençons d’abord par éviter un contresens. Le rugby français n’est pas devenu talentueux du jours au lendemain. Son ancrage populaire non plus n’est pas nouveau. Le rugby est aimé en France depuis longtemps, avec des bastions historiques, une culture forte, l’un des meilleurs championnats au monde et des exploits qui ont marqué plusieurs générations. Le XV de France n’a pas attendu notre époque sous antidépresseurs pour faire vibrer le pays. Il suffit de se souvenir de la demi-finale de la Coupe du monde 1999 contre les All Blacks, à Twickenham : menés 24-10, les Bleus avaient renversé le match pour l’emporter 43-31, dans ce qui reste l’un des plus grands exploits de l’histoire du rugby français. World Rugby décrit encore ce match comme l’un des plus grands de l’histoire de la compétition.
Ni le talent, ni les souvenirs légendaires, ni la popularité de fond du rugby ne sont nouveaux.
Ce qui est plus récent, en revanche , c’est ce que traverse ce sport depuis quelques années, et plus encore en ce moment. Le rugby bénéficie en France d’une image exceptionnellement positive, au point de dépasser le football sur plusieurs indicateurs d’opinion. En janvier 2025, 89 % des Français disaient avoir une bonne image du XV de France. En juin 2025, 74 % avaient une bonne image du Top 14, contre 56 % pour la Ligue 1. Et en septembre 2025, l’équipe de France de football ne recueillait plus que 53 % de bonnes opinions. Le football reste évidemment beaucoup plus massif au niveau mondial, économique et médiatique. Mais sur le terrain de l’adhésion affective, du respect et du capital sympathie, le rugby bénéficie bien d’une dynamique très favorable.
Ce n’est pas que le rugby tricolore soit soudainement devenu performant ou populaire. Ce sont plutôt quelques étoiles particulières qui se sont alignées.
D’un côté, la France dispose effectivement d’un rugby très performant. Le XV de France masculin a remporté les Tournois des Six Nations 2025 et 2026 (sur un coup de pied magistral de Thomas Ramos qui restera légendaire). Le rugby féminin reste au plus haut niveau européen, uniquement concurrencé par les Anglaises. Le Top 14 remplit les stades et la Ligue nationale de rugby a annoncé plus de 2,9 millions de spectateurs sur la saison régulière 2024-2025. La matière sportive est là, solide.
De l’autre, les valeurs que le rugby met en scène trouvent aujourd’hui un écho particulier dans une société française fatiguée, tendue, polarisée, nerveusement épuisée. Nous vivons dans une époque où beaucoup ont le sentiment que tout s’accélère, se crispe et se désarticule à la fois. Les crises s’enchaînent, ce n’est rien de le dire. Les débats publics s’électrisent et notre Assemblée Nationale relève aujourd’hui de la commedia dell’arte. Les institutions rassurent moins. Les entreprises optimisent tout jusqu’à la corde. Les réseaux sociaux transforment le moindre désaccord en concours national d’insultes. Bref, les nerfs du pays sont mis à rude épreuve.
Dans ce chaos, le rugby raconte une histoire bien différente.
Il raconte que l’on peut être puissant sans être hystérique ou se prendre pour le messie. Il montre que l’on peut se heurter sans se haïr. Il explique qu’un collectif n’est pas une affiche RH avec trois mots-clés et une photo de collaborateurs qui rient autour d’un café crème. Il prouve, concrètement, qu’une équipe tient parce que chacun accepte son rôle, parce que le talent individuel ne vaut rien sans celui des autres, parce que l’on avance par phases de jeu, parce que l’on protège les siens, parce que l’on respecte une règle commune et parce que l’on sait qu’aucune star, aussi brillante soit-elle, ne gagne seule le terrain. Il y a aussi ce respect inconditionnel de l’arbitre, qui met en lumière la valeur fondamentale de ce sport.
Car la santé mentale collective ne dépend pas seulement des soins, elle dépend aussi de ces contes et légendes que notre société se transmet de bouches à oreilles. Or ce que le rugby symbolise est précieux : appartenance, soutien, émotion partagée, repères clairs, sentiment de faire corps, même brièvement, autour de quelque chose de commun. L’Organisation mondiale de la santé rappelait en 2025 que la connexion sociale est associée à une meilleure santé et à une meilleure santé mentale. Vu sous cet angle, le rugby n’est pas un médicament, mais il peut fonctionner comme un antidote symbolique à plusieurs maux très contemporains : l’isolement, l’hyperindividualisation, la fatigue civique, la défiance généralisée.
C’est sans doute là que réside le paradoxe le plus savoureux : un sport réputé rude, frontal, presque brutal, apparaît aujourd’hui comme l’un des spectacles les plus rassurants du paysage français. Brutal dans la forme, rassurant dans le fond. Rugueux dans les contacts, apaisant dans les valeurs. Le rugby impressionne, mais il n’épuise pas moralement comme peuvent le faire d’autres univers saturés d’ego, de polémique, de mise en scène et de dramaturgie permanente.
C’est peut-être pour cela qu’il séduit autant en ce moment. Pas juste parce qu’il gagne. Pas parce qu’il a des héros, humbles et abordables. Mais parce qu’il incarne une force qui n’est pas toxique. La promesse d’une équipe soudée qui a du sens. Un reflet de l’autorité qui n’est pas humiliante. Une idée de la discipline qui n’étouffe pas. Une image, en somme, de ce que beaucoup de Français aimeraient sans doute retrouver ailleurs : dans le travail, dans le débat public, dans les institutions, et même dans la vie quotidienne marquée par de trop nombreuses incivilités.
Le rugby était déjà populaire, talentueux . Il avait déjà ses exploits, ses bastions, ses légendes, ses grandes équipes et ses grands frissons. Ce qui change aujourd’hui, c’est la manière dont ses valeurs rencontrent l’état du pays. En ce moment, le rugby semble parler plus juste que le football ou d’autres sports à une partie de la société française. Non parce que le football aurait perdu toute grandeur, toute beauté ou toute puissance émotionnelle, ce serait absurde. Mais parce que le rugby incarne, plus clairement en ce moment, ce que beaucoup cherchent désespérément : de la solidité, du respect, de l’effort partagé, du courage sans théâtre, et cette idée révolutionnaire que tenir ensemble vaut parfois mieux que briller seul.
Alors non, le rugby n’est pas notre meilleur médicament, au sens médical du terme.
Mais il tombe remarquablement bien comme rappel collectif de ce qui soutient une santé mentale digne de ce nom, le lien, le cadre, la confiance, l’appartenance, le respect et la possibilité de compter sur plus grand que soi. En ce sens, le rugby répond avec panache aux préoccupations et aux attentes de notre époque.
Par les temps qui courent, ce rugby est un cadeau.
