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La passion au travail : moteur… ou piège vers le burn-out ?

« Fais ce que tu aimes et tu ne travailleras jamais un seul jour de ta vie » : une phrase séduisante qui mène parfois droit à l'épuisement.

On a longtemps répété une phrase séduisante : "Do what you love and you’ll never work a day in your life", "Fais ce que tu aimes, et tu ne travailleras jamais un seul jour de ta vie". Elle est inspirante et flatte même une idée du travail idéal. Pourtant, après la lecture croisée de quatre articles consacrés au lien entre passion et burn-out (When Passion Leads to Burnout , Don’t Let Passion Lead to Burnout on Your Team , Research: How Passion Can Backfire at Work et Getting Back to the Job You Love, les trois premiers étant publiés dans la Harvard Business Review et le dernier dans Healthcare Executive), une conclusion s’impose tranquillement, implacable : aimer son travail ne protège pas de l’épuisement. Dans certains cas, cet amour peut même retarder le moment où l’on voit que l’on va mal.

Le premier article, When Passion Leads to Burnout , de Jennifer Moss, démonte un malentendu dangereux. Lorsqu’un travail que l’on aime cesse d’être perçu comme un “vrai” travail, il devient plus facile d’accepter des débordements que l’on aurait refusés ailleurs : répondre tard, rogner sur le repos, s’habituer à l’hyperconnexion, refuser de voir les signaux d’alerte. Moss rappelle la définition de l’OMS : le burn-out correspond à un stress professionnel chronique mal géré, qui se traduit par l’épuisement, le cynisme ou la distance mentale, et la baisse d’efficacité. Elle rappelle aussi que les métiers de vocation, de soin, d'éducation ou de mission exposent particulièrement à cet engrenage. Ce n’est pas parce qu’un travail a du sens qu’il ménage ceux qui le vivent dans leurs tripes. Parfois, c’est même l’inverse.

Le deuxième texte, Don’t Let Passion Lead to Burnout on Your Team , va plus loin en décrivant un piège plus discret. Les chercheurs ont suivi plus de 700 salariés au fil des jours et leur constat surprend d’abord, puis devient plus clair : les jours où les personnes se sentent plus passionnées, elles se sentent aussi moins épuisées sur le moment. Pourtant, le lendemain d’une journée particulièrement passionnée, le niveau de burn-out remonte. Pourquoi ? Parce que la passion donne de l’élan, atténue la sensation d’effort, pousse à prolonger, à persister, à donner un peu plus. Puis la récupération recule, la coupure ne se fait pas, et le corps comme l’esprit restent mobilisés. Le travail déborde alors dans la soirée, dans les pensées, parfois dans la nuit. Les auteurs montrent aussi qu’un jour de repos supplémentaire aide les salariés à mieux se détacher et à retrouver ensuite davantage de passion. Voilà un point précieux : le repos ne casse pas la passion, il la protège.

Le troisième article, Research: How Passion Can Backfire at Work , apporte une autre vision, tout aussi utile. La passion ne nourrit pas seulement l’énergie, elle peut aussi troubler le jugement. Les auteurs, à partir d’études menées auprès de plus de 1 000 personnes aux États-Unis et en Chine, montrent que les salariés passionnés ont tendance à se juger plus favorablement que ne le font leurs collègues, à anticiper une progression supérieure à ce que les données laissent attendre, et à surestimer les chances de réussite d’une équipe ou d’un projet auquel ils tiennent. Les passionnés se voient beaux. Ce texte apporte donc une idée importante : la passion trouble notre regard. Elle peut nous pousser à persévérer, ce qui a du bon, mais elle peut aussi nous rendre moins lucides sur notre charge, notre fatigue ou nos limites, et notre performance. Les auteurs proposent d’ailleurs une piste simple et utile : créer du “passion slack”, autrement dit du temps tampon, un espace de recul, une pause avant de dire oui à un projet de plus. Une passion durable a besoin de périodes de récupération.

Le quatrième article, Getting Back to the Job You Love , venu du monde hospitalier, complète l’ensemble avec une perspective plus organisationnelle. Thom Mayer y écrit qu’il n’existe pas seulement un burn-out lié à l’excès de passion, il existe aussi un éloignement progressif du métier aimé, une forme d’usure qu’il appelle même “rustout”. Il rappelle une évidence que beaucoup d’organisations s'empressent d'oublier : lorsqu’un système épuise massivement ses professionnels, ce ne sont pas seulement les personnes qu’il faut aider, c’est aussi le système qu’il faut revoir. Charge de travail, contrôle, reconnaissance, équité, communauté, valeurs, outils numériques, fluidité des processus : le travail use aussi par sa construction quotidienne. Ce texte remet la responsabilité là où elle doit aussi se trouver : dans l’organisation du travail elle-même.

Ce qui m'interpelle dans cette lecture croisée , c’est qu’elle évite les raccourcis et les stéréotypes. Elle ne dit pas que la passion serait mauvaise et ne dit pas non plus que tout relèverait de la fragilité individuelle ou, à l’inverse, uniquement de la faute des entreprises. Cette lecture dessine un tableau humain et juste. La passion donne du sens, de l’élan, de la joie, et même une forme de grâce dans le travail. Mais sans repos, sans limites, sans feedback honnête, sans organisation soutenable, cette même passion peut finir par masquer la fatigue, brouiller la perception de soi et nourrir un surengagement qui se paie cher.

Ces quatre articles portent une idée simple , mais précieuse : la passion n’est pas l’opposé du burn-out. Elle a besoin d’être accompagnée, protégée, régulée. Un travail aimé ne dispense ni de repos, ni de limites, ni de lucidité. Il en a peut-être même encore plus besoin. Il ne faut pas choisir entre sens et santé. Il faut seulement refuser de sacrifier l’un à l’autre.