Pourquoi la santé mentale reste-t-elle un tabou au travail ?
Ce que notre dictionnaire des insultes révèle du regard porté sur la souffrance psychique, et les sept mécanismes qui entretiennent le silence.
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Il existe des révélateurs plus puissants que de longs discours. Notre dictionnaire des insultes en fait partie. On traite volontiers quelqu’un de « débile », de « taré », de « cinglé », ou l’on dit avec l’élégance des discussions du café du commerce qu’il « n’a pas la lumière à tous les étages ». Par contre, personne ou presque ne lance « sale cancéreux » dans une dispute que l’on regrette le lendemain. Ce contraste n’est pas innocent. Le corps malade suscite la compassion, tandis que l’esprit qui tremble reste une matière première pour l’humiliation. Il ne faut pas s’étonner ensuite que tant de salariés préfèrent parler d’une migraine, d’un problème de dos ou d’un « petit coup de fatigue » plutôt que d’anxiété, d’épuisement ou de dépression.
Le tabou de la santé mentale ne naît donc pas dans l’entreprise. Il s’y installe parce qu’il existe déjà dans la société, dans les mots, dans les réflexes et dans ce que nous avons appris à juger risible, inquiétant ou honteux. Mais le monde du travail lui donne une force singulière, parce qu’il repose encore sur une valorisation de la maîtrise de soi, de l’endurance et de la capacité à tenir. On peut être stressé, à condition de rester efficace. On peut être fatigué, à condition de continuer à produire. On peut aller mal, à condition que cela ne se voie pas trop et que cela ne dérange personne. La santé mentale devient alors un sujet embarrassant, car elle rappelle que les organisations préfèrent ne pas regarder la vérité en face : un salarié n’est pas un outil de production équipé d’une énergie immuable.
Le premier mécanisme qui entretient ce tabou est la peur du déclassement. Beaucoup de salariés sentent qu’en parlant de leur souffrance psychique, ils prennent un risque pour leur image professionnelle. Dire que l’on est débordé peut encore passer pour la marque d’un engagement fort. Dire que l’on ne va plus bien, que l’on dort mal, que l’on n’arrive plus à penser clairement ou que l’on s’effondre intérieurement, c’est autre chose. Cela peut être interprété comme un manque de solidité, de fiabilité ou de capacité à assumer des responsabilités. Tant que la parole sur la santé mentale semblera coûter quelque chose en réputation, le silence restera, pour beaucoup, une stratégie de protection.
Le deuxième mécanisme tient à une forme d’idéal professionnel : celui du collaborateur héroïque, capable d’encaisser, d’absorber, de s’adapter et de continuer. Ce modèle n’est jamais formulé aussi crûment, mais il structure les comportements. On admire la résistance, la disponibilité tardive, la capacité à « gérer la pression », les agendas saturés et les boîtes mail traitées à des heures absurdes. On célèbre ceux qui tiennent, beaucoup moins ceux qui savent dire qu’une limite a été franchie.
Le troisième mécanisme est l’invisibilité des troubles psychiques. Une blessure physique se voit, s’explique, se date, se soigne. Elle rassure presque tout le monde parce qu’elle entre dans des catégories connues. À l’inverse, l’anxiété, l’épuisement, la dépression ou les troubles cognitifs liés au stress sont plus difficiles à appréhender de l’extérieur. Une personne peut continuer à sourire en réunion et répondre aux messages, tout en étant déjà abîmée. Ce qui ne se voit pas est plus facilement contesté, minimisé ou renvoyé à la personnalité. On parle alors de fragilité, de sensibilité, de manque de recul ou d’organisation, là où il faudrait parler de souffrance réelle.
Le quatrième mécanisme est sans doute l’un des plus commodes pour les organisations : le déplacement de la responsabilité vers l’individu. Si un salarié va mal parce qu’il est trop sensible, trop perfectionniste, trop peu résilient ou mal organisé, alors nul besoin d’interroger le travail lui-même. Il n’est plus nécessaire de parler de surcharge chronique, d’objectifs irréalistes, de priorités contradictoires, de transformations permanentes, d’hyperconnexion, de manque d’autonomie ou de soutien insuffisant. La soi-disant faiblesse individuelle protège le système.
Le cinquième mécanisme est l’impuissance managériale. Beaucoup de managers ne savent tout simplement pas comment aborder ces situations. Ils craignent d’être maladroits, de ne pas avoir les mots justes, d’ouvrir une conversation qu’ils ne sauront pas gérer, ou de sortir de leur rôle. Cette gêne produit deux réponses : l’évitement ou la banalisation. On répond alors avec quelques phrases standard, censées rassurer, mais qui aggravent souvent le sentiment d’isolement : « il faut prendre du recul », « essaie de lever le pied », « ça ira mieux après cette période ». Le problème, c’est que la période suivante ressemble souvent à la précédente. Ce silence maladroit n’est pas toujours de la malveillance, il est souvent le produit d’une incompétence à gérer la santé mentale.
Le sixième mécanisme est plus politique : la peur d’abîmer l’image collective. Reconnaître un problème de santé mentale, ce n’est pas seulement parler d’une personne. C’est aussi reconnaître qu’il existe un problème de management, d’organisation, de culture ou de gouvernance. Cela revient à admettre que l’entreprise n’est pas simplement un lieu d’accomplissement, mais peut aussi devenir un lieu d’usure. Cette idée est difficile à accepter. Il est donc plus facile d’investir dans des actions de communication sur le bien-être que d’ouvrir le chantier, beaucoup moins flatteur, des causes structurelles.
Enfin, le septième mécanisme est celui de la contagion sociale du silence. Quand personne ne parle, chacun croit être seul. Quand un collègue disparaît brutalement après des mois de tension, sans que rien ne soit nommé clairement, tout le monde comprend qu’il vaut mieux rester discret sur ses propres difficultés. Le tabou se nourrit alors de lui-même. Plus le sujet est tu, plus il semble dangereux à aborder. Plus il semble dangereux, plus chacun se replie. L’organisation entre ainsi dans une sorte de pacte silencieux où tout le monde voit, mais où personne ne dit.
Que faire, alors ? La première chose est de sortir des réponses creuses. La santé mentale ne peut pas être traitée sérieusement à coups d’affiches, de corbeilles de fruits bio et d’un atelier respiration coincé entre deux semaines intenables. Le sujet, c’est le travail réel : la charge, la clarté des priorités, l’autonomie, les délais, la reconnaissance, la qualité du soutien managérial, le droit concret à la déconnexion, la possibilité de récupérer et la qualité des relations. Tant qu’une entreprise ne regarde pas cela, elle parle de santé mentale sans toucher à ce qui la détruit.
Il faut également rendre la parole moins risquée . Cela suppose plusieurs portes d’entrée crédibles, comme des managers formés, des RH attentifs, une médecine du travail accessible, des dispositifs d’écoute identifiés et une politique claire de retour après arrêt. Mais surtout, cela suppose un minimum de bon sens : demander de l’aide ne doit pas coûter une réputation ni freiner une trajectoire professionnelle. Sans cette sécurité, tout le reste n’est que futilité.
La formation des managers est bien sûr fondamentale. Le but n’est pas de les transformer en psychologues improvisés, mais de leur apprendre à repérer certains signaux, à ouvrir une conversation sans juger, à écouter sans infantiliser, à orienter vers les bons relais et à ajuster temporairement les conditions de travail lorsque c’est nécessaire.
Enfin, il faut changer le récit collectif . Tant que la santé mentale restera associée à une faiblesse, à un caprice ou à un manque de résistance, le silence paraîtra plus judicieux que la parole. Il faut rappeler qu’aller mal n’est pas un échec moral, qu’une personne compétente peut s’effondrer, qu’un burn-out n’est pas une fantaisie de salarié fragile et qu’une entreprise adulte ne se juge pas à sa capacité à faire tenir les gens coûte que coûte, mais à sa capacité à les faire durer sans les briser.
Le tabou de la santé mentale au travail n’est pas un accident . C’est un produit culturel, entretenu par le langage, par certaines représentations sociales et par des modes de management qui confondent encore endurance et santé. La bonne nouvelle, c’est qu’un tabou peut reculer. Mais il recule rarement sous l’effet des slogans. Il recule quand on remplace le soupçon par la compréhension, le silence par la sécurité psychologique, et les discours par des actes concrets sur le travail et sur le management.
Parce qu’au fond, la vraie question n’est pas seulement de savoir comment aider les salariés à tenir. Elle est peut-être de se demander pourquoi nous continuons, collectivement, à organiser le travail comme s’il était normal de les user.
